Hard Boiled (1990) – Faster Replicant Kill Kill !!!
- freakosophy
- 9 févr. 2016
- 10 min de lecture
C’est maintenant confirmé, la suite du Blade Runner de Ridley Scott par Dennis Villeneuve vient depuis peu de dépasser le stade de la rumeur. Nous ne comptons pas tergiverser ici sur la nécessité de celle-ci (si c’est une bonne histoire, après tout pourquoi pas), ni sur l’éventuel passage de flambeau entre Harrison Ford et Ryan Gosling (lequel exactement ?), mais en profiter au contraire pour revenir explorer une petite pépite du comic-book des années 90 qui, elle, avait repris depuis bien longtemps les interrogations laissées en suspens par Scott, tout en tenant du compte du fait que..eh bien James Cameron était passé par là deux ans plus tard avec Terminator.
Dix ans avant le passage vers le nouveau millénaire, Frank Miller était une valeur sûre de l’industrie (grâce au succès de son revival de Daredevil pour Marvel, puis celui de Batman pour DC ) mais ce fût aussi le moment où il commençât à prendre ses distances avec celle-ci, préférant une petite compagnie indépendante (Dark Horse Comics) privilégiant un peu plus les droits de l’auteur que les grosses boîtes, ainsi que la notion de liberté artistique. Ce qui donnera lieu au premier volet des aventures de Martha Washington (Give Me Liberty) dessinées par Dave Gibbons (Watchmen) et aussi une première incartade avec un illustre inconnu, Geof Darrow, pour la mini-série Hard Boiled qui elle, marquera pour des décennies les frontières de ce que le comic-book avait à offrir en terme d’ultra-violence, anticipant pratiquement tous les blockbusters cinématographiques de sa génération (jusqu’à la nôtre, sans le moindre doute) et les enterrant dans le même mouvement de par sa charge subversive encore aujourd’hui inégalée. Un chef-d’œuvre instantané (couronné par un Eisner un an après sa publication) et surtout un grand monument du cyber-punk, que j’ai toujours envie de présenter comme « la meilleure suite implicite de Blade Runner », mais un Blade Runner by Day, à la lumière du jour, débarrassé de ses femmes fatales impies ainsi que de ses néons trompeurs..
L’action se déroule à Los Angeles dans un futur indéterminé, Carl Seltz est un collecteur d’impôts sans histoires, vivant en banlieue avec sa femme, ses deux enfants et son chien. Mais ses nuits sont hantées par de violents cauchemars où il assassine un peu tout le monde et n’importe qui en toute impunité, ne laissant que d’immenses charniers après son passage, encore et encore, jour après jour…Il s’avère cependant que son quotidien n’est absolument pas si éloigné de ses rêves puisque dès le moment où il quitte son domicile il redevient une machine à tuer (au sens propre du terme) agissant pour le compte de Willford Entreprises, une corporation pionnière dans le domaine de la robotisation domestique, dont il élimine les rivaux sur service commandé. Une faction d’automates dissidents luttant dans la clandestinité pour leur droit à l’autonomie confronte Seltz à sa propre nature androïde (famille factice, souvenirs implantés) espérant le voir rejoindre leurs rangs. Fera-t-il le bon choix ?

En 1983, Miller lui-même avait pas mal brûlé la route en ce qui concerne les visions du futur avec sa mini-série Ronin (la bataille à travers les siècles entre un samouraï et le démon qui a tué son maître, considéré par beaucoup comme le premier sommet de sa maturité graphique) mais cette fois-ci avec Geof Darrrow aux pinceaux, on passe encore à un niveau supérieur. Ce dernier alors animateur aux studios Hanna-Barbara a pu rencontrer Jean Giraud durant sa période américaine (plus précisément pendant la préparation du Tron de Walt Disney) dont il deviendra, pendant un temps, un proche collaborateur - c’est d’ailleurs ce dernier qui organisera la première rencontre entre nos deux artistes. Peu d’américains à l’époque pratiquent la ligne claire (hormis Charles Burns, dans son registre tout particulier) mais notre icône nationale aura certainement trouvé ici l’un de ses plus talentueux disciples, car c’est peu dire qu’on pourrait se croire revenu aux plus belles heures de Métal Hurlant. N’en doutez pas, quand Grant Morrison s’adjoint les services de Frank Quitely pour WE3, quand Warren Ellis choisit Juan José Ryp pour illustrer No Hero, c’est bien avec le courant de l’électrochoc que fût Hard Boiled que ces scénaristes prestigieux essaient de renouer.
Darrow délivre de véritables orgies visuelles de tôles froissées, d’explosions, de rafales de mitraillettes tirées à bout portant sans omettre le moindre détail, la moindre douille, la moindre éclaboussure, le moindre cadavre encore empêtré sous les chenilles du tank .. Pour rendre justice à ce travail sur grand écran, je crois qu’ il faudrait imaginer un croisement entre la distanciation ironique d’un Verhoeven (habitué à ce genre d’approche) et la frénésie de quelqu’un comme Shynya Tsukamoto - autant dire que ce ne sera pas pour tout de suite, surtout si l’on se souvient de l’accueil reservé à Starship Troopers. Pourtant ce déluge de violence ne témoigne pas d’autre chose que d’un écœurement, d’une dénonciation par accumulation et par excès, d’un questionnement sur la mise en spectacle de la violence jusque dans son impact-même sur le spectateur. En effet, le souci de précision de l’artiste ne s’arrête pas là, il va aborder le reste du décorum avec le même acharnement macroscopique à coups de description urbaines en double-pages pleines qui feraient presque passer Hyeronimus Bosch pour un peintre approximatif. C’est de ce côté diurne dont je voulais parler plus haut, les logos clignotants sont toujours là bien sûr, les immeubles gigantesques également, mais Darrow propose en plus de tout ça une petite visite guidée au ras du caniveau, sans nous épargner non plus la seringue qui traîne ni les quickies sur les capots de voiture. Panorama dans lequel la violence fait donc irruption, broyant les corps sur son chemin par la brutalité de ses contrecoups, dans une indifférence absolument totale. Au détour d’un énième carambolage, dont la seule fonction ici semble bien de servir à faire s’écrouler les façades, on s’aperçoit que c’est déjà un peu Videodrome à tous les coins de rue : les orgies sont par exemple un spectacle public au même titre que le démembrement. Un dérapage incontrôlé plus loin ce sera le consumérisme qui sera pointé du doigt au travers d’un supermarché carrément baptisé d’après un démon (ses légumes géants génétiquement modifiés, quelques petits porcelets se baladant en toute liberté s’en nourrissant) avant que l’intrigue ne se déplace au troisième tonneau directement dans une décharge publique où l’on aborde un peu plus précisément la question du statut de l’individu - puisque c’est là où notre héros apprend qu’il est en réalité l’ultime espoir de la révolution robotique.

C’est embarrassant de lire, ou d’entendre, encore aujourd’hui que le scénario tient sur un ticket de métro, voire qu’il serait inexistant. La mini-série est certes composée de trois chapitres seulement, mais quelle somme d’enjeux à déduire. La seule piste narrative laissée un peu sans développement est celle des souvenirs implantés de Seltz, avec les souvenirs chaotiques d’un conflit armé (en Amazonie nous dira-t-on plus loin) puis la séquence au milieu d’un cimetière rempli de tombes sans nom, qui au vu de la scène dans la décharge plus tard, prend cependant tout son sens avec la présence sous-jacente de cette petite notion de l’individu dispensable. Les enjeux de Blade Runner, l’allégorie du Réplicant, sont ici repris car ce que l’on demande à Seltz d’abandonner en rejoignant les forces robotiques c’est le concept d’agent étatique développé par Stanley Milgram, où l’individu accepte de se laisser absorber par une structure plus vaste qui légitime en quelque sorte sa moralité, quasiment au même titre qu’un soldat – un peu comme le Capitaine Willard était défini par sa mission dans Apocalypse Now, avec les conséquences que l’on sait.
La vie de famille de Seltz étant elle-même une illusion, car sa femme et ses enfants sont eux tout à fait au courant de sa condition réelle (même le chien est un robot également) et ce sont en fait eux les garants de sa fonctionnalité (bien que la question de leur propre nature ne soit jamais définitivement explicitée). Dès qu’il fait montre d’une remontée de souvenirs un peu compromettante, sa femme se dépêche de lui faire l’amour (mais de façon très déshumanisée, machinique dirons-nous) (c’est là où la house wife remplace la femme fatale) tandis que ses enfants lui injectent un puissant sédatif, et en voilà autant pour les grandes valeurs : la notion de famille montrée comme un paramètre du corporatisme, au même titre que le matérialisme et la propriété, les fameuses prisons de l’individu moderne. Contrairement à Deckard qui choisira de profiter vaille que vaille de sa liberté en marge du système et avec tous les risques que cela comporte, Seltz lui choisira l’illusion. Une stabilité affective factice en échange d’un certain rendement - et peu importe pour quelle tâche exactement… à moitié détruit par pourtant une quasi-victoire sur les forces armées de la Wilford Entreprises, il négociera un accord à l’amiable (« reconstruisez-moi, redonnez-moi ce que j’avais avant et on en reste là ») alors qu’il lui avait été prouvé par une androïde qu’il pouvait absolument avoir le même type de vie (toute aussi complète) en compagnie de ses congénères. Son premier réflexe sera de « tuer le messager ».

Si le comic-book capitalise encore sur la fronde instituée par Hard Boiled avec plus ou moins de succès (l’infâme Mark Millar) ou de pertinence (Crossed de Garth Ennis, un des comics les plus subversifs du moment) la question d’une éventuelle transposition à l’écran demeure problématique – à l’heure où j’écris ces lignes, le film Anté-Christ de Lars Von Trier vient par exemple de se voir retirer son visa d’exploitation. Certains dirons que l’on ne joue pas dans la même catégorie ici et je pense que certains se trompent, Anté-Christ demeurant pour ma part le plus beau film jamais réalisé sur l’amour au temps du capitalisme, et la preuve en est aujourd’hui encore que l’on a certainement pas pardonné à son auteur d’avoir cliniquement étalé au grand jour la nature de nos sacro-saintes interactions. Ces motions de censure tardives, cette impossibilité à traiter certains thèmes frontalement est l’une des preuves supplémentaires s’il en fallait que le divertissement à grande échelle a perdu le droit de lutter à armes égales, de rendre coup pour coup aux idéologies en place. Et en terme de coup pour coup, j’entends par là le droit de leur renvoyer au visage ce qu’elles sont. Je suis le premier à me cramponner à mon siège lorsque j’assiste sur grand écran aux destructions de masse produites dans les blockbusters, surtout ceux étant des adaptations de comics (Man of Steel ; Avengers : Age of Ultron) mon geek intérieur voyant son rêve de gosse se réaliser (des effets spéciaux à la mesures des personnages et de leurs aventures) tandis que l’adulte croit voir des retransmissions BFM. Je crois cependant que c’est un malaise plutôt sain, une réaction épidermique (dans mon cas appelons-le un sursaut de neurone) à la vue d’un paradoxe – la même chose que l’on peut éprouver en face d’un concert des Enfoirés par exemple, où des milliardaires se dandinent pour demander aux smicards de venir en aide à la lutte contre la précarité. Entre de bonnes mains, une œuvre comme Hard Boiled dispose du contenu nécessaire pour porter aux yeux du monde ce genre de paradoxes, mais qui comprend encore ce genre de caricature si elle n’est pas au minimum aux dépends de quelqu’un ? Quelqu’un qui ne peut plus être le public, lui-même appréhendé uniquement comme une multitude de niches marketing auxquelles il est devenu impératif de ne pas déplaire, qui ne peuvent pas être montrées du doigt - la « question des sponsors » , et où l’on se rend compte que le conommateur dispose du fin-mot sur tout, par le seul fait de consommer. Adapter Hard Boiled serait enfoncer le clou de ce point de vue, s’il y a bien une chose à laquelle le cinéma se risque assez peu en ce moment c’est bien de dépeindre la réalité concrète de notre environnement, comment la notion de précarité sociale influe par exemple ou non dans les relations entre les êtres, et si l’on devait aborder cela ou des à-côtés comme le carriérisme, alors il faudrait aborder également les origines de ce carriérisme, le rôle de l’individu dans un certain type de Grand Tout qu’il faudrait alors lui-même de définir.
Quelque chose qui justement a été très bien mis à jour tout récemment par Jean-Baptiste Thoret dans sa conférence « La France Intouchable » et qui au passage répond avec brio aux polémiques sur le « vide politique du cinéma français » et surtout le fait que, selon Vincent Cassel, les critiques regardent trop de films et « perdent un peu le sens des réalités ». En plus de bien souligner la nature profondément merdique du contenu de certains succès de notre box-office (Intouchables donc, mais aussi des films comme Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?) promouvant à la fois un humour très « pas de bras, pas de chocolat » à outrance qui légitiment (sans que ce soit plus surprenant que ça) revendique sans vergogne une négation toale de l’Autre dans ses soit-disants rapports « d’intégration », Thoret insiste bien sur la nature télévisuelle de ces créations dans leur conception-même : on ne peut même plus parler de scénario, de trame, d’évolution de personnages puisqu’on se retrouve juste avec une brochette de people juste là pour jouer leurs propres rôles (et je serais curieux de savoir si Cassel a entendu parler de cette réalité-là). Chez nous en tout cas, le cinéma qui marche le mieux n’est rien d’autre qu’une extension du spectacle télévisuel, parce que ce public est la niche marketing dominante qu’il faut contenter. Considérons un instant ce paramètre, on peut déduire sans trop de risques de se tromper le sort qui attend des prises de position comme celles du film de Lars Von Trier.
Trois petits épisodes disions-nous, mais trois épisodes bien denses, d’une précision narrative impeccable, qui tiennent debout touts seuls et auxquels il n’y a rien à ajouter ni enlever – enfin presque. L’œuvre porte cependant en quelque sorte la marque de ses auteurs, je ne l’avais absolument pas remarqué à l’époque, c’est en relisant le comics pour cet article que ça m’est apparu, on connaît les prises de parole de Miller après le 11 Septembre, rien de très surprenant de le retrouver au détour d’une vignette se tenant les balloches d’une main, le majeur tendu de l’autre en réponse à d’éventuels détracteurs à propos de tout aussi éventuelles suppositions sur ses convictions (une croix gammée à demi-dissimulée sur son treillis) non pas au regard du positionnement mentionné plus haut (ça ne s’était pas encore produit) mais davantage peut-être en rapport au slogan « lazy goy » attaché au logo de la Wilford. Ce n’est pas ce propos-là que je souhaitais relayer en attirant l’attention sur le comics, mais je ne vous ferais pas non plus l’affront de faire comme s’il n’existait pas; ce qui m’intéressait ici demeure bien la réflexion de fond, le constat profondément nihiliste qui est dégagé sur le devenir de l’humaine condition (à propos duquel les plus grands auteurs n’ont cessés de nous mettre en garde, de Zamiatine et Orwell à K.Dick) aussi bien que le travail sur la forme, cette excroissance du « pain et du cirque » que le spectacularisme n’a jamais cessé d’être, et le propre (enfin non) de sa fonction.
David Fincher fût un temps attaché à un projet d’adaptation sur grand écran, avec Nicholas Cage dans le rôle-titre avant que l’idée ne tombe lentement dans les limbes. Toutefois vers 2008, Miller avait avancé l’idée de réaliser le projet lui-même, peu après son premier coup d’essai avec The Spirit. Il semble cependant que les studios ne soient pas encore tout à fait disposés à prolonger sur grand écran cette petite visite guidée tous freins dehors à laquelle les deux auteurs nous avaient conviés.
Nonobstant2000