UPSTREAM COLOR - Remonter le cours du spectrum
- freakosophy
- 21 juin 2015
- 4 min de lecture
L'action se déroule aujourd'hui et se situe quelque part, des enfants partagent un étrange breuvage qui leur permet d'agir en totale symbiose tandis qu'un adulte recherche un certain type de vers dans du terreau d'orchidées, vers qu'il insert ensuite dans des gélules pour les vendre à la sortie des boîtes ; les affaires étant pas terribles ce soir alors il passe au plan B et va chercher un taser dans le coffre dont Kris, une jeune infographiste, fera les frais. Après lui avoir fait absorber une dose massive de vers qui la plonge dans une sorte d'état second, celui-ci (uniquement désigné dans le générique sous le nom de « Voleur ») l'accompagne chez elle et la soumet à une routine quotidienne extrêmement ritualisée (recopier le « Walden » de Henry-David Thoreau, sans se nourrir, en ne s'hydratant qu'après chaque page recopiée) tandis qu'il la dévalise. Méthodiquement il lui fera vider tout ses comptes en banque avant de l'abandonner. Un complice du Voleur, le Sampleur, attire à lui Kris en attirant les vers dans son corps à l'aide d'infrasons et les lui extrait, pendant qu'il la transfuse avec du sang de cochon qui lui-même sera le nouveau réceptacle des vers, avant de la laisser retourner à sa propre vie. Elle tombe en dépression après avoir été licenciée et découvert qu'elle a elle-même vidé ses comptes sans pourtant en avoir le moindre souvenir. Un an plus tard, elle rencontre un dénommé Jeff dans un train, avec qui elle se sent connectée. Ils se revoient, deviennent amants mais réalisent surtout qu'ils ont été les victimes de la même expérience.

Pour sa deuxième réalisation où encore une fois il porte à peu près toutes les casquettes (scénariste, directeur-photo, monteur, compositeur) Shane Carruth aborde son récit avec la même radicalité qui faisait la force de son premier opus, Primer, une histoire de manipulations spatio-temporelles où le spectateur n'avait d'autres choix que d'essayer de prendre le train en route, ne pouvant se raccrocher qu'aux faits pour tenter d'en suivre les méandres tant les dialogues étaient abscons – du jargon d'ingénieur de A à Z . Ici encore, il ne peut que déduire l'intrigue depuis un déroulement reposant sur les mêmes principes de causalité (action - réactions - conséquences) prenant place cependant cette fois-ci dans le cadre des sentiments et surtout des échanges intuitifs. Carruth cultive avec maestria un cinéma de l'instantanéité, laissant la part belle aux tâtonnements, aux retours en arrières et aux pétages de plombs inhérents à toute relation sentimentale (qui n'est pas sans rappeler Terrence Malick - sans les maisons d'architectes, Dieu Merci) doublée de l'anxiété des personnages à chercher à comprendre la source de leur mal-être. La métaphore se situant cette fois-ci du côté de l'organique, du végétal altérant les consciences autant qu'à un certain type de souffrance qui peut-être créé un lien tacite entre les êtres et Shane Carruth pousse la réflexion en les reliant du même coup à l'ensemble de l'écosystème, tous étant un peu les mêmes victimes d' une plus vaste échelle de « consommation ». Le comportement des cochons porteurs des vers de Kris et de Jeff influent sur le comportement de ceux-ci du fait de leur connection d'avec le parasite (Kris se croit enceinte alors que c'est en fait la femelle qui accouche ; le comportement violent du mâle poussera Jeff à agresser des collègues) ; éléments qui finiront par mener le couple sur les traces du Sampleur et par extension, leur permettront d'enrayer le processus de fabrication du vers et retrouver par-là un début de paix par la ré-appropriation de leur libre-arbitre.
Bref un véritable chef-d'oeuvre si je devais vraiment vous livrer le fond de ma pensée, et on ne peut que se rouler par terre sur le tapis en tapant des pieds en se demandant pourquoi un cinéma aussi humain, humaniste, exigeant, n'a une fois encore pas réussi à trouver son chemin jusque dans nos salles tout ça parce qu'un distributeur quelconque a sûrement dû réduire le film à une prise de tête tout juste bonne pour nerds prétentieux. Le cinéma de Carruth est une des formes pratiquées les plus honnêtes qui soient, il demande beaucoup au spectateur mais il ne le laisse pas repartir avec rien, le déroulement peut certes mettre mal à l'aise au départ (– la scène d'abduction au début est absolument horrifiante et crispante, en plus d'être sacrément voltée symboliquement: utiliser le roman de Thoreau, l'apôtre du retour à la nature et de la désobéissance civique pour dévaliser quelqu'un, c'est de l'ordre du sacrilège, toutefois il sera repris à la fin du film, cette fois comme élément de ralliement) où les enjeux apparaissent comme abstraits puisque que la narration obéit à un motus opératoire proprement clinique et avec de rares temps-morts. Pourtant tout est là, il n'y a rien d'autre à voir que ce que vous voyez, il faut juste accepter certains paramètres, car malgré une forme assez proche du documentaire, nous sommes bel et bien dans le film de genre, et oserais-je le dire, une forme de science-fiction que ne renierait certainement pas le Docteur Cronenberg, reposant entièrement sur l'importance de la notion de processus. Réactions chimiques, nucléaires, biologiques, quantiques, naturelles, provoquées, l'enjeu n'étant pas de se gargariser avec les slogans universitaires (« rien ne se perd tout se transforme ») mais de substituer à la question « pourquoi y-a-t-il quelque chose au lieu de rien ? » celle de « pourquoi y-a-t-il ceci alors qu'il pourrait y avoir cela ? »
Notons enfin avant de conclure que le rôle féminin principal, Amy Seimetz, est une réalisatrice tout-terrain du même calibre que Carruth, dont on me dit à l'oreillette qu'elle serait dores et déjà aux commandes (aux côtés de Lodge Kerrigan, auteur du sublime Clean, shaven) d'un projet de série tv initié par Steven Soderbergh d'après son propre film The Girlfriend Experience.
Nonobstant2000