Serial : le récit palpitant d'une justice par le peuple pour le peuple
- freakosophy
- 7 févr. 2015
- 7 min de lecture
Pourquoi les américains excellent-ils dans l'art de raconter des histoires ? Et surtout pourquoi le font-ils au point de transcender à chaque fois le médium qu’ils utilisent ? Si l'on prend le cas du podcast, on remarquera aisément qu'ils sont à des années lumières de ce que l'on a pu accomplir jusqu'ici en France. Et justifier cela par une moindre audience serait peut-être prendre le problème à l'envers : cette audience ne provient-elle pas plutôt de la faiblesse de notre production nationale ? N’est-ce pas finalement cette médiocrité qui expliquerait le peu de portée de podcasts comme This American Life ou encore Serial en France malgré leur immense succès outre atlantique. Il est urgent de faire l’autopsie d’un de ces succès.

Une enquête… ordinaire
Serial est enregistré à l'initiative de Sara Koenig, journaliste au Sun de Baltimore. Passionnée, elle retrace tous les détails d'une affaire judiciaire classée : le meurtre de l'adolescente Hae Lee pour lequel Adnan Sayed, un autre adolescent, a été inculpé. Quelque chose l'intrigue dans cette affaire et certains éléments ne manquent pas d’attirer son attention. C'est la raison pour laquelle elle a choisi de revenir sur les moindres détails, allant jusqu'à reproduire le déroulement de l'après-midi du crime en se chronométrant, ou encore à retracer tous les appels téléphoniques et moyens de communication sur un mode qui n'est pas sans rappeler The Wire et Lester Freamon. Contrairement à ce que l'on pourrait penser au départ, le podcast ne débouche pas sur un retournement complexe, ni sur une affaire exceptionnelle comme on peut en voir dans les films ou séries judiciaires. C'est plutôt une affaire banale : un meurtre par un adolescent, un corps retrouvé enterré dans un parc, des témoignages qui se contredisent... Rien qui ne sorte de l'ordinaire. Pourtant au fil des émissions, peu à peu, la série devient obsédante au point que certains la comparent à Twin Peaks ou True Detective.
Une histoire efficace, des contradictions pertinentes
Quelles sont donc les raisons d'un tel succès, et quelle est précisément la particularité de Serial ? Tout commence au niveau du medium. Ce podcast propose une mise en forme originale, très proche de ce que l’on retrouve dans les séries TV. Il dispose en effet d'une bande son (composée par Nick Thorburn) qui lui est propre et qui permet de nous plonger immédiatement dans l'univers de l'émission, en nous réinstallant confortablement chaque semaine dans l'ambiance générale de celle-ci. Mais ce qui participe aussi à cette immixtion, c'est évidemment l'incroyable mixage du podcast avec, par exemple, des silences à couper le souffle, des conversations téléphoniques et autres enregistrements entrecoupés de commentaires de Koenig, de choix musicaux judicieux aux moments opportuns... Tout cela fait que nous sommes happés par la puissance narrative de Koenig. Et cela d’autant plus qu’elle ne nous présente pas l'histoire linéairement mais opère une déconstruction totale de celle-ci en l'analysant à chaque épisode sous un nouvel angle d'attaque. Et évidemment, elle ne se restreint pas aux points de vue judiciaires conventionnels. Certains épisodes sont ainsi consacrés à la psychologie d'Adnan, en s'interrogeant sur la contradiction évidente entre son caractère et l'acte dont on l'accuse. D'autres se préoccupent de problèmes d'ordre racial (l’enquête a-t-elle été influencée par les origines pakistanaise et musulmane d'Adnan ? etc.) Ce sont à chaque fois des éléments extrêmement pertinents qui nous sont offerts.

Mais on comprend très vite que le but n'est pas réellement d'ajouter ces éléments les uns après les autres pour construire un mobile disculpant Adnan. Tous les épisodes sont d'ailleurs jonchés des doutes de Koenig qui s'interroge perpétuellement sur la pertinence d'une telle initiative et sur l'innocence supposée du « coupable ». Son but - et c'est très exactement là l'intérêt principal de Serial - est de présenter au monde entier tous les éléments de l'affaire dans toutes ses contradictions. A la fin de la saison, nous savons exactement ce qui cloche dans les témoignages de chacune des personnes, nous savons exactement quelles décisions des enquêteurs peuvent être remises en cause, et nous disposons de tellement de détails et d'anecdotes sur Adnan que nous avons véritablement le sentiment de le connaître. Plus encore, un site est mis à notre disposition pour consulter les images, lettres, photographies, enregistrements et autres éléments pertinents au traitement du dossier. Tout est fait pour tenter de dresser une image fidèle et objective de l'affaire, sans pour autant oublier le postulat de départ qui est de présumer l'innocence d'Adnan pour remettre en question la démarche suivie par les enquêteurs il y a 15 ans. Serial offre ainsi la possibilité à n'importe lequel d'entre nous de décortiquer l'affaire et de trouver une clé à l'énigme qu'elle comporte. C'est là tout l'enjeu de la série. Ce n’est pas un hasard si Koenig sollicite de nombreuses personnes issues d'univers différents, qu'il s'agisse d'individus qui la contactent suite à l'émission ou de professeurs de grandes universités, elle n'a finalement que rarement recours aux professionnels de la justice. Et quand c'est le cas, ce sont plutôt des étudiants ou universitaires, ou alors une avocate qui a connu une affaire similaire. On voit donc clairement que le but est d'ouvrir le mystère à tous, en espérant que celui-ci soit percé par la communauté à qui elle donne les moyens de remettre en question la sentence et de créer par voie de conséquence son jugement - judiciaire - propre.
Retour aux sources
Une justice par le peuple : c'est donc cela que met à notre disposition Serial. Cette immense pouvoir entre les mains de tout un chacun est en fait un retour à l'Athènes classique. Pour confirmer cela, il suffit de reprendre la typologie dressée par Claude Mossé dans Au nom de la loi, utilisée pour décrire le droit athénien classique. On retrouvera dans Serial les trois éléments qui le
caractérisent :
1. Le droit relève, à l'égal de toutes les pratiques politiques, de la compétence de tous les citoyens
Serial rend l'affaire publique et donne tous les éléments nécessaires à sa résolution. On ne base plus uniquement le jugement judiciaire sur des éléments scientifiques et des preuves concrètes mais aussi et surtout sur le dialogue et la confrontation de points de vue, sur l'analyse logique des faits et sur une certaine rhétorique. Des éléments qui relèvent de la souveraineté du démos et qui ne cherchent pas à s’enfermer dans la cour très privée des experts
2. Chaque plaignant et accusé prononce son discours devant des juges tirés au sort de la partie civique : c'est donc une justice remise entre les mains de non-professionnels
Adnan est amené à s'exprimer tout le long de la saison, il se présente à nous par son discours, il fait son propre témoignage.
Koenig sollicite des non-professionnels de la justice tout le long de ses émissions.
3. La structure du procès est un concours
Serial est un défi public : il est une forme renouvelée du procès athénien puisque le concours ne concerne pas ici l'accusé et le plaignant, mais les auditeurs. La question de la culpabilité restée ouverte à la fin de l'émission alors même que l'affaire continue (certaines hypothèses avancées par l'équipe de Koenig attendent actuellement confirmation par test ADN) met précisément cela en évidence.

La lumière crue de… la vérité ?
Mais le revers d'une telle médiatisation est bien évidemment l'impact que peuvent avoir les fausses certitudes de non professionnels sur la vie des personnes qui jouent un rôle dans l'affaire. Jay (la personne ayant fourni le témoignage qui permet de conclure à la culpabilité d'Adnan) en est justement la preuve. Il décrit, au cours d'un des seuls entretiens que l'on peut trouver de lui les répercussions que Serial a eu sur sa vie professionnelle, sur sa femme et ses enfants. Jay n'est d'ailleurs certainement pas la seule victime de l'émission. Et s'il se trouvait être véritablement innocent, cette exposition semblerait alors injuste. Mais Serial n'est pas ici pour condamner : le podcast ne fait que retracer objectivement les faits, et pas une fois Koenig n'affirme quoi que ce soit de tranché à propos de Jay. Elle dresse simplement son portrait tout comme elle dresse celui d'Adnan. L'objectivité reste après tout la directive première de l'émission comme on ne cesse de nous le rappeler. Les expositions dont peuvent être victimes les personnes liées au meurtre ne sont donc finalement pas très différentes de toutes les médiatisations de personnes ordinaires de nos jours : rien de bien exceptionnel, bien que les dégâts puissent parfois être importants. Aussi, si les conséquences d'une justice démocratique au sens propre du terme peuvent effectivement porter préjudice à certains, il ne reste pas moins qu'une telle justice (ou plutôt ébauche de justice) permet non seulement une analyse plus objective des cas par la pluralité des approches, mais pousse aussi d'autre part les autorités judiciaires à être plus attentives aux détails et contradictions de l'enquête.

De façon plus profonde un tel succès ne peut pas nous empêcher de nous poser la question du rapport de la fiction à la vérité. Les auditeurs, nous l’avons vu, rapproche cela non pas d’un procès original mais de fictions populaires. L’émission ne construit-elle pas en montant l’énigme l’illusion même de la justice en nous amenant à revivre les frissons de l’enquêteur ? En nous privant d’images, le podcast laisse libre cours à notre imagination et nous amène à prendre directement la place d’un privé qui pèse et soupèse le coup d’une parole ou l’éclat d’un indice qu’un agent un peu trop discipliné a pu manquer. Il y a donc bien une réflexion à mener sur ce médium qui reste encore en France un simple reliquat d’enregistrement. En saisissant l’oreille d’hommes tout entiers subjugués par la vue, il nous livre quelque chose auquel nous ne sommes plus totalement préparés. Tout le tour est là et on sent bien à quel point il peut être cruel quand derrière nos rêves de mystère se joue la vie d’un innocent ou d’un coupable pris en otage dans la spirale de la fiction.
Myma