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Les Forges de Vulcain, la littérature & TheOmer – L’interview brulante de David Meulemans

  • Photo du rédacteur: freakosophy
    freakosophy
  • 18 nov. 2014
  • 12 min de lecture

La belle surprise qu’a été la découverte du petit essai de Q. Meillassoux sur la fiction ne pouvait que nous pousser à mener un peu plus loin l’enquête sur les hommes cachés derrière l’ombre de ce petit miracle. Qui sont donc ces forgerons aux signes cabalistiques ? Retrouvons le directeur de cette honorable maison pour en apprendre un peu plus sur les livres, le succès et les femmes.


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Freakosophy : Nous avons découvert les Forges au hasard d’une table de libraire qui mettait en avant les ouvrages de Q. Meillassoux. Et c’est sans hésitation que délesté d’une dizaine d’euros nous sommes repartis avec l’ouvrage dans la poche mais aussi des questions dans la tête. Mais qui peut donc bien être derrière cette folle entreprise ? Se lancer dans l’édition aujourd’hui n’est-ce pas une forme moderne de Sepuku (Hara-Kiri) ?


David Meulemans : Disons que l'édition ressemble plus à la loterie qu'au suicide. Les deux sont des rituels qui finissent par la mort, mais, dans l'édition, chacun se lance avec l'espoir de survivre, même si la probabilité de survivre est faible. Mais, après tout, le succès, dans l'édition, ce n'est pas la survie, mais ce qui reste : cette trace, avoir fait de beaux livres, avoir fait naître des textes, avoir contribué à faire émerger de nouveaux auteurs. En un sens, pour agir, il ne faut pas trop tenir à la vie - notre devise, nous l'empruntons à Kazantzakis, un auteur dont nous avons publié un essai: "Je n'ai pas peur, je n'ai pas d'espoir, je suis libre". Ce n'est pas très original : il ne s'est jamais créé autant de maisons d'éditions que dans les cinq années qui viennent de passer. On se lance dans l'édition car on ne trouve plus, en tant que lecteur, les livres que l'on veut lire, alors, on les publie. Le texte de Meillassoux, nous l'avons publié pour cette raison : c'est un auteur fantastique, sans doute le plus grand philosophe français contemporain, mais il demeure trop peu connu, et mériterait d'être lu par tous, car il mêle comme nul autre une pensée forte et une vraie clarté, deux choses qui se trouvent rarement réunies. On publie des livres pour chasser les mauvais livres des étals des libraires : un livre chasse un autre livre, un éditeur chasse un autre éditeur. Dans le cas de cet ouvrage, notre contribution a été modeste : le texte existait déjà et Quentin Meillassoux était déjà reconnu donc, nous ne sommes pas dans quelque chose de difficile, mais dans quelque chose d'évident et de facile. Ce qui est plus difficile, c'est la vraie création, quand l'auteur et nous partons de peu de chose, voire rien, et que nous nous élançons avec la seule certitude de l'excellence du texte qui est sous nos yeux. C'est un rituel : on lit un texte, on aime un texte, on publie un texte. Qu'on survive ou non à l'opération est indifférent. La vraie défaite n'est pas la mort, mais l'insignifiance.


Freakosophy : Les mauvais livres ont une capacité de résilience extraordinaire si j’en crois les tables des libraires !! Mais ils ont aussi, dans certains cas, la vertu secrète de générer une synergie qui profite aux bons. De nombreux libraires survivent sur un succès à l’image des éditions « Le dilletante » qui prospère sur le succès d’Anna Gavalda. En interrogeant le principe même de l’écriture avec Draftquest (Autre projet développé par D. Meulemans, c’est une méthode d’écriture, qui mêle le jeu et la sociabilité, elle se décline en un site Internet, une application, et un atelier d’écriture sous format MOOC) ne seriez-vous pas tentée par l’édition d’un coup de librairie même si cette efficacité se paye sur la qualité ? Si j’en crois votre catalogue ne pourrait-on pas rêver un nouveau Pendule de Foucault ?


David Meulemans : La longévité d'une maison d'édition dépend, entre autres choses, d'une péréquation: les livres qui marchent financent ceux qui ne marchent pas. Cela étant, cette péréquation ne signifie pas que l'éditeur soit capable, à l'avance, de savoir quels sont les livres difficiles, qui seront déficitaires, et les livres qui seront des succès. Il peut être tentant, quand on publie un ouvrage un peu racoleur, ou facile, de s'excuser presque en soutenant que ce livre facile permet de financer les livres difficiles. Mais cela ne se passe pas ainsi: pour un éditeur, bien souvent, tous les livres sont difficiles, au sens où ils demandent tous un effort, et on espère de tous les livres qu'ils rencontreront leur public. En fait, la péréquation n'apparaît qu'après coup et beaucoup de livres à succès n'étaient pas des succès programmés. D'ailleurs, dans les industries culturelles, les vrais succès sont rarement des reproductions de choses qui ont marché, mais des propositions inouïes, atypiques, originales, qui sont les premiers d'un filon qui s'épuise après eux. Un rêve de toute industrie, c'est de reproduire le succès. Mais ce n'est guère possible, ce qui est sans doute au plus bénéfice des lecteurs.

En fait, chaque fois qu'apparaît la tentation de fabriquer un succès, il faut garder à l'esprit cette mise en garde qu'est TheHomer, la voiture imaginée par Homer Simpson: cette voiture construite selon ses désirs, et qui est une monstruosité et qui ruine l'entreprise de son frère. Chercher à fabriquer un succès provoque souvent de belles catastrophes industrielles et esthétiques. Si bien que le métier d'éditeur, cela consiste souvent à faire lire aux lecteurs des livres qu'ils n'ont pas envie de lire mais dont ils diront avec surprise, une fois lus, qu'ils ont été importants pour eux.

Mais je reviens à ta question: grâce à DraftQuest, nous avons déjà repéré deux très bons romans, qui sortent en janvier et février 2015. Nous tous sommes innocents de Cathy Jurado-Lecina et Chronique des jours de cendres de Louise Caron. Mais, même si ces romans ont été repérés grâce à DraftQuest, ils n'ont pas été fabriqués dans DraftQuest. Il y a en fait deux romans actuellement disponibles qui sont issus de DraftQuest: Avec l'assentiment du reptile de Gregory Mion et Au-delà des apparences de Maryse Trécourt. Le premier est un roman policier très enlevé et drôle, assez littéraire, que les Forges diffusent en numérique en raison de sa brièveté. Le second est un roman que l'auteur auto-publie avec un très grand succès. L'exemple de ce second roman est instructif: c'est un bon roman, mais très loin de ce que les Forges veulent faire - donc, les Forges l'ont décliné, tout en reconnaissant qu'il était maîtrisé et achevé, ce qui est rare, et qu'il allait au bout du geste esthétique qu'il entamait. Ce choix de le décliner montrer une différence importante entre DraftQuest et les Forges: DraftQuest vise à une certaine neutralité esthétique, son but est de permettre au plus grand nombre d'écrire. A l'inverse, les Forges creusent un sillon esthétique, politique, moral. Donc, si DraftQuets peut éventuellement apporter des textes aux Forges, c'est de manière indirecte et aléatoire. L'essentiel du travail des Forges reste un travail de sélection à l'ancienne: on reçoit des manuscrits, on discute avec leurs auteurs, on publie.

Tu mentionnes aussi Umberto Eco: tu ne pouvais pas mieux tomber. J'ai toujours regretté que la veine ouverte avec le Nom de la rose ne soit pas plus diffuse et que les deux forces de ce roman, son côté intellectuel et son côté populaire, se soient retrouvées, depuis, dans des filiations distinctes: pour forcer le trait, on pourrait dire qu'on trouve, sur les étals des libraires, des romains populaires pas très ambitieux - et des romans intellectuels qui se soucient peu de leur lecteur. Il y a entre ces tendances comme un grand vide littéraire, qui correspond cependant à une aspiration inconsciente des lecteurs, de trouver des textes qui seraient à la fois populaires et pointus. C'est justement le sillon que nous creusons, notamment avec un roman comme Prométhée vagabond d'Alexis David-Marie - un récit d'aventures qui se passe au 17ème sur fond de querelle théologique.

Cela étant, en allant contre des habitudes de lecture, en échappant à la fois à la littérature populaire un peu faible, et au roman intellectuel (mais pas toujours intelligent...), on prend un risque, celui de se retrouver esseulé et incompris. Heureusement, il y a encore des libraires qui lisent et qui poussent des livres qui peuvent leur donner une forme de fierté, d'avoir repéré quelque chose et, en poussant des textes, de cesser d'être de simples vendeurs de papiers écrits, pour redevenir des lecteurs et prescripteurs. Je ne sais pas si ce livre sera un succès commercial, mais c'est déjà un succès esthétique, donc, l'essentiel est fait.


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Freakosophy : Plus précisément tu viens de la philosophie et tu as décidé de quitter (médiatiquement en un sens puisque tu as avancé à l’époque tes raisons sur un blog) l’enseignement pour te tourner tout entier vers cette entreprise. Cependant, dans ta façon d’aborder cette expérience, dans tes choix d’ouvrages, mais aussi et peut-être même surtout dans la connexion profonde que cette entreprise semble entretenir avec ton projet Draftquest, on sent que tu es à la quête d’une idée. Quelle est ta baleine blanche ?


David Meulemans : J'ai enseigné quelques années la philosophie et, en un sens, je n'ai pas rompu avec cette discipline. Par contre, il m'est apparu que je ne pourrais exprimer cette passion au sein de l'institution scolaire. Toutefois ma démission n'a pas été une critique de l'institution, mais une protestation toute personnelle à laquelle il ne faut pas donner de portée générale : en gros, si j'avais eu un poste agréable, pas trop loin de chez moi, je serais sans doute resté dans le giron de l'éducation nationale. Je conserve une ambition éducative, qui n'est plus insérée dans une institution. Cela apparaît dans nos essais, mais aussi dans nos fictions, que je vois toujours comme une forme très détournée et donc très efficace, d'éducation, car la fiction transforme nos émotions en connaissances, et nos connaissances en émotions - si bien que la littérature, si elle nous divertit du monde, nous y ramène avec plus de force que l'essai, qui fabrique des voiles entre le monde et nous. Les romans transforment le monde. C'est cette idée qui guide les Forges, et qui guide aussi cet autre projet parallèle, DraftQuest, qui est un outil d'aide à l'écriture. D'un côté, les Forges doivent changer la manière dont nous lisons. D'un autre côté, DraftQuest doit changer la manière dont nous écrivons, notamment en établissant l'écriture comme une activité quotidienne, primordiale, partagée par tous. Dans les deux cas, il s'agit de donner des outils aux gens, car les outils, en permettant le libre déploiement de nos forces, nous libèrent. Ainsi, ma baleine blanche, c'est d'espérer une société heureuse, où chacun serait autonome, parce que certain s'occuperait à déployer ses talents. En un sens, les essais que nous avons publié sont le dessin, en creux, ce cette société. Nous avons publié Emerson car il faut aspirer à un certain perfectionnisme moral: pas se battre contre les autres, mais se battre contre soi. Nous avons publié Wilde car il faut être individualiste, c'est-à-dire, occupé par soi, exigeant envers soi.


Freakosophy : Les forges semblent donc bien nourrie en profondeur par un projet philosophique. Allez-vous creuser cette veine des essais ou sont-ils plus à envisager comme une position originelle censée imprimer une direction à votre projet littéraire ? Serait-il possible, par exemple, que vous prolongiez l’écho que vous avez donné à la pensée de Q. Meillassoux en publiant des parties de son séminaire ou ses leçons qui ont été pour beaucoup d’étudiants des matrices de pensée et des chemins à travers les auteurs ? Il y a un vrai manque autour de sa pensée et on ne peut s’empêcher de trouver ridicule que pour lire des critiques ou des extraits de sa pensée il faille passer par l’anglais avec les ouvrages de Peter Gratton ou de Graham Harman pour ne citez que les deux les plus visibles.


David Meulemans: Notre appétit pour la philosophie a imprimé aux Forges un tour bien particulier au sein des maisons d'édition qui publient de la fiction et ce pli va rester. Nous avons d'ailleurs, à la demande de certains lecteurs, commencé un travail réflexif en public afin de faire mieux voir le sens de ce pli: ce travail prend actuellement la forme d'une série de petits articles, qui sont autant d'épisodes dans la biographie des Forges, chaque épisode étant un livre que nous avons publié. Bien souvent, nos lecteurs réguliers perçoivent une logique ou un esprit qui lient entre eux des ouvrages très différents, mais cette logique n'est pas explicite. Le but de cette "Histoire des Forges" (ici) est de rendre explicite cet air de famille. En termes de volume de publication, la fiction est appelée à rester notre domaine de prédilection, mais nous avons prévu de faire quelques essais, avec, pour chaque essai, le projet de voir comment chaque essai peut être, à la foi, un livre nécessaire, mais aussi un moyen, dans notre travail, de nous faire "franchir un seuil". En un sens, l'essai de Quentin Meillassoux n'a pas encore imprimé sa marque, ou fait son effet, dans la partie "fiction" de notre catalogue. A la rigueur, je dirais que seules Les Etoiles fixes de Brian Conn, résonnent, en fiction, avec le texte de Meillassoux. Même si cette résonance est l'effet de notre travail. Par exemple, Un Rêve de John Ball de William Morris résonne avec L'Âme humaine et le socialisme d'Oscar Wilde et L'Amitié d'Emerson. Pour faire simple, alors que ce n'est pas simple - je voudrais que nos prochains essais, quels qu'ils soient, ne restent pas isolés dans notre catalogue, et puissent enrichir des titres de fiction. C'est aussi un moyen de créer une sorte de parcours de lecture pour nos lecteurs, de les emmener plus loin.

Sinon, concrètement, j'aimerais publier d'autres textes de Quentin Meillassoux, mais il n'y a pas, pour l'instant, de projet en cours. Une de ses très grandes qualités est de ne publier que des textes nécessaires - il publie donc peu. Mais si, parmi les lecteurs de cet entretien, certains pensent à un séminaire particulier, ou une conférence particulière, je les invite à m'écrire pour les porter à mon attention.

Enfin, tu évoques la réception des travaux de Meillassoux. Il est bien sûr décevant que ses travaux soient peu reconnus en France. Pour dire les choses de la manière la plus délicate possible, je dirais que la conversation collective oublie parfois que, quand on parle de livres, il faut parler de textes et d'idées, et non de personnes - et, parfois, il est possible que ceux qui prennent part à la conversation collective et l'influencent oublient de lire les livres, mais les commentent, à l'aune de querelles, qui n'ont rien d'intellectuel. Je pense par exemple que deux discussions, qui n'ont rien de philosophique, interfèrent avec la lecture des travaux de Meillassoux. D'un côté, on trouve le débat qui tourne autour de la personne d'Alain Badiou: l'oeuvre de Meillassoux, à mes yeux, est très différente de celle de Badiou. Mais, pour des raisons de personnes, certains lecteurs les associent. Parfois, cela permet à Meillassoux d'être lu, parfois, cela entrave sa lecture. D'un autre côté, il existe encore des échos de la querelle ancienne entre les partisans de la philosophie analytique et les autres. Tout cela, à proprement parler, n'a pas d'intérêt intellectuel. Je ne le mentionne que, parce qu'en tant qu'éditeur, je ne suis pas, à proprement parler, un intellectuel, mais un commerçant, c'est-à-dire quelqu'un qui doit se poser des questions de diffusion des livres: je vois combien ces débats entravent des lectures. Même les gens qui se jettent sur Meillassoux parce que Badiou est leur idole font du mal, intellectuellement, à l'oeuvre de Meillassoux. Tout simplement car ils donnent plus d'importance à la conversation collective qu'aux textes mêmes. Sinon, en tant que simple lecteur, je suis comme tous les lecteurs modestes de philosophie: je m'en fiche. Je lis Cavell, Goodman, Meillassoux, etc. S'interdire des lectures, ou, pire, avoir un avis sur des textes sans les avoir lus, c'est du même niveau que se battre dans la cour d'école pour savoir si Nintendo, c'est mieux que Sega (je dédicace cette comparaison incongrue à tout lecteur né dans les années 70 et 80!).


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Freakosophy : Vous semblez donc partir en croisade pour libérer l’écriture et dénicher les bons livres (qui sont peut-être d’ailleurs ceux qui donnent l’envie d’écrire), pourriez-vous en guise de conclusion donner les trois ouvrages (on est fan de listes ici) qui vous ont transmis cette ferveur et profondément interroger sur le rôle de l’écriture et peut-être même de l’art au sens large au sein de notre vie ?


David Meulemans : C’est un exercice délicat, car l’effet qu’un livre a sur un lecteur n’est jamais lié aux seules qualités dudit livre, mais aussi aux circonstances de sa lecture, et à la situation du lecteur. Mais voici donc les trois livres qui, pour le coup, sont des classiques, qui ont été des étapes importantes dans ma formation de lecteur. Tout d’abord, lu à l’adolescence, il y a les Dépossédés d’Ursula LeGuin, un roman de SF qui m’a montré que la fiction pouvait être porteuse d’enseignements moraux et politiques. Ce livre fut mon premier contact avec l’anarchisme. Et il m’a fait découvrir que la distinction entre les littératures légitimes et les littératures de genre était une coquetterie sociale qui n’avait aucun sens esthétiquement ou intellectuellement. Ensuite, au début de mes études, j’ai lu La formation de l’acteur de Constantin Stanislavski : je crois que c’est dans ce livre que j’ai compris ce qu’était la création, et ce qu’était le contresens que l’on fait généralement sur la création, que l’on se représente comme le contraire de la réception. Enfin, un autre ouvrage m’a marqué – je ne le mettrais pas au même niveau que les autres, mais il est important pour moi car il a ouvert sous mes yeux une piste esthétique, il m’a montré ce qu’il fallait développer comme littérature : Les Extraordinaires aventures de Kavalier et Clay de Michael Chabon. C’est à la fois une bonne histoire, une voix, quelque chose de ludique, une réflexion sur les arts – c’est comme un échantillon de la littérature qui nous manque.


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Un homme, un forgeron - des convictions...

 
 
 
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