top of page
Rechercher

Sexy doxographie : Métaphysique d'Alien

  • Photo du rédacteur: freakosophy
    freakosophy
  • 20 août 2014
  • 11 min de lecture

C’est l’été - les jours sont plus longs, les gens plus beaux et les concepts forcément plus chauds. N’est-ce donc pas le meilleur moment pour se lancer dans un véritable freeride conceptuel ? Repensez à vos vacances adolescentes essayant timidement de vous attaquer à l’Ethique ou à La Phénoménologie de l’Esprit comme on entre avec précaution la première fois chez ses beaux-parents, ces vacances étaient-elles totalement dignes d’une génération qui avant d’être x était celle de Point Break ? C’est très probablement ce constat qui est à l’origine de l’ouvrage Métaphysique d’Alien où le mystérieux Jean-Clet Martin (aka. le Taulier) a réuni son équipe pour montrer qu’en France aussi on pouvait entrer dans le tube et dompter la vague encore fraiche de la cinéphilosophie.


logo_alien.JPG

Si Matrix mobilise, pour le moment, le gros des analyses (pas toujours heureuses), cela tient en partie à la posture qui est largement adoptée face aux films. La philosophie semble s’appliquer à eux de l’extérieur mais ne naît pas véritablement de l’oeuvre elle-même. Tout le contraire des States où l’on retrouve des penseurs comme Stephen Mulhall qui, dans la tradition de Cavell, s’attaquent frontalement au médium et pas seulement lorsque l’occasion semble trop belle. Chez nous, les bons clients sont rares et seuls certains critiques sont parfois portés par le vent et glissent miraculeusement sur une vague, quitte parfois à en faire un peu trop. On se souvient encore la larme à l’oeil de l’article de Julien Abadie dans Chronicart sur Fast and Furious 5 compris ni plus ni moins comme une forme d’aboutissement du futurisme italien, ou du papier de Pierre Jouan qui, possédé par True Detective, a dépassé l’éloge facile pour en proposer une véritable lecture et dévoiler le générateur herméneutique que constitue cette oeuvre. C’était bon, c’était beau, ça sentait le sable chaud.


Pour un tel exercice, la série Alien s’impose comme une évidence. Ce n’est pas à la plage du Boutouilles que l’on peut débuter pour prendre une bonne vague. Quitte à attaquer la discipline autant commencer par un bon spot or cette création de Ridley Scott s’impose d’elle-même. C’est donc sur Alien (R. Scott, 1979), Aliens (J. Cameron, 1986), Alien 3 (D. Fincher, 1992), Alien Résurrection (J-P Jeunet, 1997) et Promethéus (R. Scott, 2012) que vont évoluer ces freeriders qui ont appris à monter une planche avec Deleuze, Badiou et Derrida.


Surf_concept.jpg

Deleuze et Derrida : les pionniers


Le freeride se caractérise comme une pratique libre hors de tout cadre formel. Plus que cela, il est une manière bien particulière, car personnelle, de signer les grands espaces. On ne peut donc pas trop s’étonner que tous les essais n’arrivent pas véritablement à remonter complètement la vague malgré de belles figures. Ainsi certains articles n’attaquent pas directement le sujet mais abordent par exemple Men in Black (Laurent de Sutter stimulant sur un film qui à première vue ne l’était pas et pourtant…), Kant et les extra-terrestres (Antoine Hatzenberger) ou des épisodes de La quatrième dimension (Peter Szendy). Mais examinons plus en détail les figures qui font corps avec le thème annoncé.


L’ouvrage suit une mécanique bien huilée. Jean-Clet Martin pose sagement le sujet dans la préface : « Cet ensemble d’essais cherche à rendre visible ce que les images de cette aventure extra-terrestre retiennent de notre monde autant que ce qui peut lui échapper. » Ok, ça va parler étranger, invasion, clonage, robot mais aussi et surtout, derrière tout cela, ça va redessiner la frontière de l’humain. On est prêt à signer, le sujet est plaisant et la présentation laisse entendre que l’on va en avoir pour son argent (18 euros). Or la bonne idée commence dès le chapitre I en exposant directement Elie During.


Elie During (aka. Johnny Utah)

La technique est éprouvée. C’est un peu comme lorsque l’on est en soirée et que l’on gratouille mélancoliquement une guitare dans un coin, il y a souvent un type qui se pointe l’air de rien en disant qu’il se ferait bien quelques accords. L’ambiance est cool et c’est avec plaisir que l’instrument change de main. Et là généralement, le mec avale les riffs comme un pro et repose distraitement la gratte pour se servir une bière après avoir aimanté les regards de l’assistance sur lui. Ry Cooder ici a un nom et ce nom c’est During. Le texte est carré, il fait le boulot et d’un coup donne beaucoup plus. La figure est passée, on est face à un maître de la discipline.


pointbreak_during.jpg

E. During discute de la maquette du livre avec le Taulier.


De la même façon que Johny Utah est un agent du FBI qui infiltre une bande de surfers cools et idéalistes, Elie During vient donc undercover de l’Université (Paris X) pour faire de la cinéphilosophie comme s’il sortait d’un vieux ciné de Brooklyn.


En citant Mulhall dès le début, il dégage l’horizon pour les autres et pose bien l’essai : « les films ne sont pas une matière première où le philosophe puiserait des illustrations pour ses thèses ; pourvu que nous sachions les voir, ils sont de plein droit des « exercices philosophiques, de la philosophie en action - le cinéma comme manière de philosopher » (p. 12).


Puis il prend la vague en cadrant les thèmes classiques de la série qui reposent souvent sur la question de l’identité et de l’altérité. Evidemment entre les deux ce qui fonctionne c’est la question de l’hybridation. Celle-ci joue à plein au niveau biologique mais se retrouve aussi au niveau cinématographique, puisque chaque film se comprend comme une greffe sur l’histoire originale. Le geste est clair et net.


Cette thématique de l’identité (et bien évidemment de sa perte) est au coeur de l’horreur. Cette dernière n’est donc pas liée au fait que l’alien a l’apparence d’un montre (même si l’appellation xenomorphe dans les films pouvait le laisser entendre) mais à ce qu’il incarne parfaitement : une pure pulsion reproductrice, « la puissance aveugle de la Vie ». La double effraction à l’origine de la reproduction de l’alien révèle d’ailleurs une vision violente de la relation sexuelle même si cette fois-ci la peur ne vient pas du côté de la masculinité mais bien de la féminité et tout particulièrement de la maternité. L’infertilité s’impose alors comme la solution et c’est ce que souligne bien la présence des androïdes qui sont presque tous destinés à la survie. Mais c’est le dépassement propre du dilemme (fertilité vs. infertilité) qui intéresse l’auteur de l’essai à travers la notion de clonage ou d’hybridation. C’est dans l’annonce du choix de son thème que l’on reconnaît le rider qui ne peut s’empêcher d’enchaîner les figures qu’il maîtrise. Le jeu de mot est là « Espaces d’espèces » (Pérec n’est pas mort en vain) et il va fertiliser la fin de l’essai pour l’ouvrir vers des thématiques moins conventionnelles. La matrice de l’horreur est liée plus intiment à la configuration même de l’espace du récit qui se résume aisément en « deux espèces dans un espace clos ». L’espace va muter en même temps que les espèces qu’il enferme. Cet enjeu plastique de l’espace est d’ailleurs souvent exploité dans les films (mais aussi les jeux) lorsque les Marines cherchent à tout prix à localiser les aliens sur leurs moniteurs mais n’arrivant pas à penser plus de deux dimensions se font invariablement surprendre. L’alien occupe l’espace à tous les niveaux de la même façon que biologiquement il pousse à leur paroxysme toutes les compétences propres à la survie. Or en investissant de toute part l’espace ce qu’il ne peut manquer de fragiliser c’est bien évidemment l’idée même de frontière. L’horreur vient donc bien du fond de l’espace mais pas de celui que l’on pouvait attendre en s’asseyant tranquillement devant l’écran au début de la séance. Elle est le fruit de la multiplication des dimensions de l’espace et donc de la possibilité d’être touché par cette altérité à tout moment et à n’importe quel endroit.


Raphaël Bessis (aka. Doctor fractal) prolonge cette intuition dans « Petite écologie structurale de l’alien ». Le motif de l’altérité est modulé par le fait que cet alien pour être alien doit passer par le corps humain, ce qui amènera le concept d’altérité endotique. Mais plus que cela, c’est le devenir fractal de cet être qu’il cherche à saisir en montrant comment son empreinte dans l’espace correspond aussi à son mode d’être. L’alien traverse toutes les frontières - ce qui est rappelé prosaïquement par le fait que, dans les films, l’activité principale des xenomorphes est de faire des trous : « C’est une véritable machine ou dispositif à perforer les multiples remparts constituant l’architecture du « chez soi ». Les limites (biologique, psychologique, spatiale…) deviennent toutes sous son influence des lieux de passage. C’est surtout l’intériorité qu’il dissout pour la retourner en son contraire. Comme un surfer aguerri, l’auteur revient vers le point de déferlement de la vague conceptuelle engagée par E. During et par un habile Cutback donne une impulsion nouvelle qui dessine la forme de la trajectoire. Ce motif, il l’enserre dans une formule qui signe son destin de branleur surfeur : l’alien « déchire l’intériorité et l’expose à l’extériorité, il extime l’intime… » Autant dire que tout est dit et c’est précisément ce motif-là que "doctor fractal" va mettre en miroir en expliquant à partir de lui la nature même de la bête : sang corrosif, vitesse de déplacement mais aussi et surtout mode de gestation. Jusque dans son anatomie (la langue qui possède une langue etc.), l’alien exprime son horizon fractal et se pose non pas comme être à faire des mondes mais comme une machine à tracer des seuils. Cet essai est peut-être le plus court de l’ouvrage mais il fonctionne parfaitement de bout en bout - c’est une très bonne accroche pour se lancer.


Alien2.jpg

Le monstre devant le seuil : l'essence de l'alien - source.


Charles H. Gerbet (aka. Le Déconstructeur) s’installe plus dans la longueur en repensant la série à partir de Prometheus. L’idée est riche car ce dernier opus constitue celui qui a le plus déconcerté les fans - il fallait donc bien lui redonner sa place en précisant son rôle. Il fonctionne comme une contre-suite et fait donc bien oeuvre de déconstruction en tant précisément qu’il veut revenir à la source même du mythe. En racontant, le retour aux origines - la volonté de se retourner vers le créateur - il montre en quels sens l’alien naît d’une forme d’Hybris qu’il incarnera. Or cette puissance en germe est avant tout philosophique lorsque l’on cherche à faire retour sur la série. Très justement, il affirme au sujet du film « ce patchwork de références peut encore agir pour nous comme un élément catalyseur constitué de câbles qu’il devient possible de connecter en réseau - en nexus. » Cet essai est surtout intéressant pour la contribution qu’il apporte à la cinéphilosophie en en délimitant bien l’espace - c’est ce qui explique d’ailleurs l’attaque assez nette d’ouvrages comme Métaphysique des zombies ou Philosophie des séries TV (philosophie en séries ?). Il propose alors une piste réelle d’exercice à travers cette analyse.


Parmi les essais les plus longs de l’ouvrage, celui de Marika Moissef (aka. The French doctor) ne peut que retenir l’attention. Surfant sur sa double formation en médecine et ethnologie, celle-ci s’attaque au motif le plus déterminant de la série : la maternité.


Plus classique dans sa forme, le sujet est donc parfaitement cadré. Le point de départ repose sur la tendance occidentale à hiérarchiser les cultures mais aussi les classes sociales à partir du rapport à la fécondité. Cela se révèle parfaitement dans de nombreux écrits de science-fiction à l’image du Meilleur des mondes d’Huxley où ce processus est porté au maximum puisque les enfants sont engendrés en dehors des corps des mères. C’est donc la viviparité qui constituera le concept clef, c’est-à-dire le fait que l’embryon se développe non seulement dans le corps des femelles mais aussi aux dépens des tissus maternels. Huxley et Freud montrent comment le véritable désir sexuel peut et doit s’épanouir en dehors du risque de gestation d’où les univers sans mère des récits d’anticipation. Ce refus est aussi un signe de développement puisque pour atteindre le statut de civilisé, il faut bien séparer sexe et reproduction en recourant à des technologies qui manquent bien évidemment aux peuples dits primitifs.


L’alien peut se lire comme une personnification de la viviparité puisque le seul objectif suivi par ses monstres dans la série semble être la reproduction. La grossesse est alors elle-même perçue comme une infestation. Le film devient donc le face-à-face entre la femme (le sergent Ripley) et sa fonction procréatrice. Le propos de l’auteur est d’ailleurs clairement exprimé au coeur de l’article : « Je propose de voir la saga Alien comme l’allégorie d’une initiation féminine au cours de laquelle l’héroïne doit apprendre à juguler sa puissance maternelle. » (p. 118). Ce n’est d’ailleurs qu’en ayant définitivement terrassé cette figure de la viviparité qu’est l’Alien qu’à chaque fois l’héroïne obtient le droit de réintégrer les sociétés humaines terrestres.


L’intérêt de l’article est d’élargir le cadre de son analyse aux pratiques de l’industrie du film en examinant la symbolique de la figure de l’insecte dans les différentes productions et en trouvant, par exemple, dans la série La Mutante (Donaldson, 1995 et Meddak, 1998) d’autres occurrences pertinentes.


alien-3-de-david-finche.jpg

Alien 3 : l'impossible pénétration.


Il est difficile de terminer sans évoquer l’article de Véronique Bergen (aka. Synthetiser) qui propose un écrit fusion qui permet à la fin de donner une perspective à l’ensemble de l’ouvrage tant du point de vue de la méthode que du contenu.


L’essai s’ouvre avec une réflexion classique (voire aristotélicienne) sur le statut de l’horreur pour finir par comprendre le déchirement que présente à tous les niveaux (épistémologique, cognitif, éthique…) la présence de l’Autre, de l’Alien.


« La rencontre de l’Autre qu’on a à juste propos dénommée « rencontre du troisième type », brise les schèmes usuels de la pensée et de l’action, fait voler en éclats les anticipations de la perception, le socle de notre rapport à soi, aux autres et au monde. »


En gros, ça craint, et l’homme n’a que deux voies possibles pour assumer un tel traumatisme : se replier vers soi et engager une négation pure et simple de l’autre, ou « inventer une alliance avec les mutants ». Evidemment, la plupart des humains de la saga choisissent la première option mais nous avons déjà vu que la question de l’hybridation n’est pas non plus sans issue.


Mais l’attrait de cet essai est aussi d’envisager l’effet de cette apparition de l’altérité radicale sur le spectateur et de reposer ce problème au sein de la problématique générale qui avait traversé le volume depuis la préface : le devenir de notre identité. Et c’est là que V. Bergen se lance dans un roller à partir du constat d’une déstructuration phénoménologique engagée par cette rencontre avec l’alien et Alien. L’hypothèse qu’elle engage est alors somptueuse : « la perte endurée par la décohérence phénoménologique pourrait se voir compensée par le gain d’un accès à une cohérence quantique au sens d’une immersion dans le continuum. (…) Mais le maintien d’une tension offrant le visage d’une lutte à mort entre différentes formes du vivant et la forme vivante alien, l’impossibilité d’aller au-delà de la terreur, de sortir de la crise interdisent ce dynamisme d’un devenir moléculaire, impersonnel d’une immersion panthéiste dans le cosmos. » (pp. 189 - 190).


L’alien interroge donc bien une fois encore la question de la limite mais au sens le plus radical puisqu’il touche le fondement même de notre existence en ne rendant aucune relation possible. Ainsi plus que la mort, ce qui effraie dans cette rencontre, c’est l’effet corrosif (comme le sang de la bête) qu’elle a sur notre identité. L’analyse de cet effroi permet alors de tenir la boucle en revenant sur la question du féminin et par-delà celle du post-humain qui semble se loger en plein coeur de l’humain comme le suggère d’ailleurs la trajectoire existentielle de Ripley au fil des différents films.


alien_freako.jpg

Il n’est pas inutile de souligner que, si la question de la frontière revient sans cesse tout au long des différentes contributions, elle peut se poser aussi de façon radicale à la totalité de l’ouvrage. Il n’est pas difficile d’imaginer la réception un peu tiède que pourrait lui faire le lectorat philosophique classique qui souvent ne pardonne pas les excursions en dehors des problèmes académiques - et tout autant passionnants cela va sans dire - du domaine. Pourtant, il se dégage de cet ouvrage une véritable fraicheur et un sens de l’intuition qui montre qu’il y a une place non pas pour une philosophie qui surplombe froidement l’objet filmique mais pour une pensée en acte qui suit le film dans le sens qu’elle en découle. Derrière ces lignes, nous comprenons tout simplement que le cinéma est une folle et inépuisable machine à concepts.


Ugo B.

 
 
 
En Vitrine
Tout nouveau, tout beau
Recherche par Tags
Suivez nous !
  • Facebook Long Shadow
bottom of page