Le nouveau pari hollywoodien: croyance vs science
- freakosophy
- 10 mai 2009
- 9 min de lecture
La récurrence d'un phénomène est toujours le signe d'un ancrage profond - cette loi n'est pas démentie (elle est même amplifiée) dans le monde cinématographique des blockbusters. Ces derniers se présentent toujours comme les symptômes profonds des préoccupations de leur époque et illustrent donc parfaitement les peurs du moment.
Ainsi, par exemple, dans les années 50 les films dits "d'extra-terrestres" singent la peur du communisme. La dissimulation est souvent grossière et la planète "rouge" - Mars - est tout naturellement le point de départ de tous les complots comme dans le kitchissime Invaders from Mars de W. Cameron sorti en 1953, ou Les Soucoupes volantes attaquent dont l'affiche donne le ton et qui sera repris avec Humour par Tim Burton dans Mars Attacks.
Ici le contexte historique est évident et personne n'est dupe de ce qui se joue le samedi soir sur les toiles des drive-in. Mais de nos jours qu'est ce qui est prégnant? Quel film nous met face aux phobies de notre époque?

Deux tendances semblent se dessiner : le renouveau des super-héros (ou vilains comme c'est un peu le cas dans les films de vampires qui sont compris dans le grand Come back) que nous ne tarderons pas à évoquer dans un futur post mais aussi et de façon moins évidente le film catastrophe. Et pas n'importe lequel : celui qui lie plus ou moins directement catastrophe et fin du monde humain. Il ne s'agit plus d'une menace locale comme dans Twister (1996), Pluie d'enfer (1998), le Pic de Dante (1997) ou Volcano (1997). La menace expose désormais à chaque fois l'humanité toute entière et semble provenir plus ou moins directement d'un châtiment de la folie prométhéenne des hommes. La nature se venge des outrages que nous lui avons fait subir dans Phénomènes (2008), les manipulations génétiques mènent l'homme vers son extinction dans Je suis une légende (2007), et Prédictions (2009) - le plus terrifiant idéologiquement - n'est plus ou moins qu'un jugement dernier déguisé. Pourquoi maintenant faire état de cette fin du monde? Est-ce la fameuse "heuristique de la peur" évoquée - et peut-être désirée - par H. Jonas qui serait plus ou moins consciemment mise en route pour rendre les hommes plus lucides et responsables face aux générations futures ? Ou n'y a-t-il pas là simplement un retour massif de la peur dans ses formes les plus simples et la volonté de nous ramener vers la foi dans ce qu'elle a de plus primitive?
C'est cet aspect là que nous voudrions mettre en lumière à travers l'analyse de deux films. Je suis une légende, tout d'abord, semble avoir ouvert le bal assez discrètement mais néanmoins il comporte bien tous les éléments de ce tournant préoccupant. Prédictions lui à l'autre bout du spectre incarnera un peu l'aboutissement de cette tendance.
Le propos sous-tendu par ces films est indéniablement la mise en opposition directe entre la science et la foi comprises comme deux modes radicalement différents de comprendre certes mais aussi de vivre dans notre monde. La première est ce qui cause notre chute alors que c'est par la seconde que passe notre rédemption.

Cette opposition est d'autant plus étrange qu'elle émerge dans une époque qui est marquée par une fascination sans borne pour la science et les techniques que celle-ci génère. Du coup, elle ne peut que marquer l'aboutissement d'un point de rupture - car ce qui change peu à peu dans ces films c'est justement l'impossibilité d'un retour en arrière. Un nouveau commencement ne peut passer que par une destruction. On est loin des films catastrophes dont le happy end est une simple retrouvaille - ici tout est détruit car c'est une nouvelle création qui est espérée. Ainsi ce n'est pas un hasard si le film frontière entre ces deux périodes est un remake (2008) servile d'un film de R. Wise de 1952: Le jour où la terre s'arrêta. Il est limite en tant qu'il est justement le film de la dernière chance. Klaatu - l'extraterrestre dont le peuple est à l'origine des différents séismes - diffère la destruction de l'homme car il pense qu'une issue pacifique est possible. Dans le fond l'autre tendance, celle que nous mettons en avant, est celle de l'occasion manquée et sonne donc naturellement notre dernière heure.
Je suis une légende ouvre le bal et a le mérite d'annoncer clairement la couleur et, comme si cela n'était pas suffisant, le changement de la fin, voulu à la dernière minute par la production, enfonce le clou et insiste bien sur ce qui est en train de se jouer.

L'histoire est simple : en cherchant un vaccin contre le cancer grâce à des manipulations de notre génome, une chercheuse (une femme, tiens ! Comme Eve ou Pandore) va récolter la punition que mérite l'humanité arrogante pour avoir retouché la création. Car le fléau qui s'abat alors, et qui n'épargnera qu'un petit nombre, est tout simplement la régression à l'état de bête. L'homme perd ce qui le distinguait des autres créatures et est touché par où il a péché. Le film s'ouvre donc sur le spectacle d'un New-York désolé où la nature reprend peu à peu ses droits. Au milieu de cela le Dr R. Neville tente de survivre en cherchant un remède à cette peste. Scientifique de renom et courageux militaire, il poursuit méthodiquement ses recherches en interrogeant sa mystérieuse immunité dans l'espoir de guérir cette humanité décadente. C'est précisément dans le processus qui mène à la solution que se distille l'opposition entre la raison et le régime de la croyance. Comme toute bonne caricature, Neville est un rationaliste acharné et tant qu'il s'obstine sur le chemin de la raison le moins que l'on puisse dire c'est que les résultats sont loin d'être fructueux. Heureusement apparaît alors Anna qui incarne ici le croyant. Elle retrouve Neville en suivant des signes - Dieu lui a parlé tout de même - et elle s'obstine à lui indiquer un chemin que sa raison ne semble pas vouloir prendre. Son apparition est marquée par l'apparition d'une lumière intense au moment où Neville à bout tente de se suicider dans un ultime affrontement avec les créatures. Autant dire qu'elle tombe au bon moment - la providence n'est donc pas loin
C'est ici que se pose clairement la question de l'intention car c’est l’endroit où la fidélité avec le roman de R. Matheson en prend un coup. Loin d'une divergence, cet épisode marque la rupture entre le livre et son adaptation. En remplaçant l'intrigant personnage de Ruth par la mystico/dérangée Anna, on perd en profondeur, certes, mais surtout on change le message final et c'est là que commence l'histoire de la conversion de Neville et que tout un tas d'éléments parsemés tout au long du film prennent sens - en particulier la dernière phrase de sa fille: "Regarde le Papillon". Après avoir renié à plusieurs reprises le seigneur (comme Pierre - quitte à faire gros autant y aller franco), le bon Neville retourne peu à peu vers lui et c'est dans ce retournement que va s'esquisser la solution au mal qui ronge l'humanité. La scène finale marque l'aboutissement de tout cela. En possession du vaccin obtenu à partir de son propre sang, Neville, pourchassé, se retranche dans son Laboratoire avec Anna et son fils. Commence alors le dernier face à face avec les créatures et par la même occasion les modifications de la production puisque c'est à partir de là que la fin sera modifiée à la hâte comme si le message n'avait pas été très clair auparavant. Séparé par une vitre blindée des créatures, Neville hurle: "Je peux tous vous sauver", et tend une fiole de son sang salvateur à Anna qui se cache dans un abri anti-explosion. Il n'a plus peur, il ne doute plus - il a compris que depuis le début Anna avait raison. Lui aussi il a pu contempler un signe. Au plus fort de sa déroute mentale, l'image de sa fille lui demandant de suivre le papillon a pris sens - ce papillon messager n'est autre qu'Anna (cette dernière comme beaucoup de jeunes filles porte un saillant tatouage de papillon...). Il fait donc écran de son corps pour protéger le reste de l'humanité, car pour permettre la fuite de sa prophétesse retranchée dans sa cachette, il décide de décimer les créatures en sautant avec elles: sa mort et son sang deviennent littéralement la source de vie de toute une nouvelle humanité et rendent possible le rachat d'une partie de ces créatures dégénérées, fruits de l'orgueil humain.

Le diable est dans les détails - source.
Le final s'achève alors sur Anna entrant, avec l'antidote, dans une colonie retranchée qu'elle a pu trouver avec l'aide de Dieu. Présence réaffirmée par l'image, derrière un militaire, d'une Eglise. La Bible et un M-16 : un mariage américain qui peut symboliser à merveille les années Bush.
Il est peut-être utile de rappeler que dans la fin originale de l'ouvrage de Matheson, il n'est plus question de sauver une humanité quelconque et que Neville est bien une légende en tant qu'il est le dernier humain qui laisse la place à une poussée aussi étrange que subite d'une branche de l'évolution. Il est seul, ils sont des milliers déjà organisés en société - il n'a plus sa place ici. Et Ruth loin d'être une envoyée de Dieu n'est que la messagère cachée de ce nouveau peuple - elle n'est envoyée auprès de lui que pour précipiter sa chute...
Ce film aurait pu rester une curiosité - un cas d'école d'une réécriture sous influence et le rejeton d'un temps où les messages politiques et religieux étaient brouillés. Mais loin de là, il peut se poser comme le point de départ le plus net d'une nouvelle tendance. C'est ce que vient confirmer deux ans après Prédictions.

Finalement moins on en sait mieux c'est... - source.
Le même ressort est à jour et, une fois n'est pas coutume, nous retrouvons un scientifique : le professeur Koestler, qui mène une vie difficile avec son petit garçon Caleb (nom d'un des douze explorateurs envoyés par Moïse pour reconnaître Canaan - la terre promise), depuis que sa femme a disparu dans un incendie. Ici aussi il s'agira de signes. En effet, le petit garçon hérite, lors de la commémoration de son école, d'un étrange papier couvert de chiffres écrit cinquante ans plus tôt par une petite fille aussi étrange qu'hystérique. Là encore le hasard et l'alcool feront bien les choses car, après une nuit difficile et pleine de chagrin, le bon professeur comprend que cette page n'est en fait qu'un code qui renvoie aux grandes catastrophes de ces dernières années (11 septembre en tête) et annonce celles à venir dont la plus importante de toutes : la fin du monde (Un thème bientôt repris dans votre cinéma préféré avec la sortie de 2012, le 11 novembre 2009). A partir de là, l'histoire s'emballe et est l'occasion de belles scènes catastrophes (mention spéciale pour l'avion qui coupe l'autoroute). Mais notre vieux dilemme entre la science et la croyance se profile aussi beaucoup plus nettement.
Nous retrouvons comme dans Je suis une légende la croyance personnifiée par un personnage avec qui le héros est en conflit au début. Ici le rôle échoue à son père qui est quand même pasteur, histoire que les ficelles deviennent des câbles d'ascenseur.
Puis surtout c'est la même dynamique à l'œuvre : reniement de la foi au profit de la science (ici il tourne le dos à son père), signes, puis renversement qui annonce le triomphe de la foi puisqu'elle se trouve être le seul moyen de la rédemption. C'est assez frappant car c'est toujours au moment où le personnage central arrête de raisonner en scientifique qu'une lecture des signes devient pertinente et que la solution - dramatique - du problème est acceptée. Le croyant est donc celui qui ouvre les yeux sur la réalité.
La fin poursuit cette apologétique mais est bien plus inquiétante que dans d'autres films puisqu'elle dépasse le message religieux dans une dérive quasi-sectaire qui fait penser quelquefois aux thèmes de l'Eglise de scientologie. En effet, les élus, c'est-à-dire ceux qui seront sauvés (surtout des enfants - "Heureux les petits enfants car le royaume des cieux leur est grand ouvert"...), sont ceux qui sont capables de voir et qui croient car leur cœur pur n'a pas été encore contaminé par les méfaits de la science et de notre civilisation décadente.

La vérité est au fond du couloir - source.
Inutile d'aller plus loin et de révéler plus avant la fin qui recèle son lot de surprises (pas toujours dans le bon sens du terme d'ailleurs), le but de ce post un peu long est juste de mettre en lumière cet état de fait, qui est amené à prospérer avec la sortie de 2012 par exemple. L'inquiétude centrale de notre époque ne vise donc plus un ennemi précis (les communistes, l'étranger...) et tangible mais semble se retourner contre l'homme lui-même et ses excès. Ces films semblent être la prise de conscience qu'une limite a été franchie et que les conséquences ne seront peut-être plus réversibles cette fois-ci. Le problème n'est pas tant le constat qui est somme toute assez juste que la solution qui est apportée. La Raison se pose toujours comme l'ennemi et la résolution de ce conflit - s'il est possible - ne peut passer que dans une soumission aveugle à une force qui nous dépasse, l'abandon de toute forme de rationalité à une croyance qui ne peut que renvoyer à l'espérance qu'un autre monde est possible... mais pas ici.
Ugo Batini